Excellence, Madame l’Ambassadeur,
Mesdames et Messieurs,

Tout d’abord, j’aimerais exprimer ma gratitude pour le grand honneur de recevoir aujourd’hui le titre de Chevalier de l’Ordre des Palmes Académiques.  Pour moi, c’est une reconnaissance à la fois très précieuse et motivante des efforts que j’ai déployés en tant que professeur de l’enseignement supérieur roumain et chercheur dans le domaine de la modernité européenne, en particulier dans l’espace de la culture française des XVIe-XVIIIe siècles.

Comme vous venez de le rappeler, Madame l’Ambassadeur, ma familiarité avec la culture française a commencé très tôt dans ma vie, dans le milieu familial et scolaire. Je me trouvais au carrefour d’une tradition intellectuelle, dont je vous remercie d’avoir mentionné l’importance et l’étendue, et d’une difficile modernité, où la Roumanie se débattait pour sortir d’une dictature à la fois idéologique et personnelle. C’est à ce pénible travail de délivrance, au sortir duquel je découvrais à la fois la liberté et la diversité, que mon attachement aux valeurs de la culture française s’est durablement greffé.

C’est à travers aussi ce même attachement à la culture française que notre parcours européen commun se révèle. La distinction que je reçois aujourd’hui apparaît ainsi comme une reconnaissance de l’importance de l’histoire des idées en tant que domaine d’étude fondamental et éclairant pour ce parcours. Quelle meilleure manière de constater et de retracer le travail de la modernité qu’à partir de ses grands maîtres : Montaigne, Pascal, pierres d’assises d’un univers qui aime la liberté d’esprit, l’élégance des mœurs et la forme entière de la condition humaine exprimée dans le défi de la sagesse face au dogmatisme et à l’intolérance ?

Dans ses Essais, Michel de Montaigne propose une splendide découverte de l’individualité humaine, et ceci dans un siècle tourmenté par des guerres souvent fratricides. Un siècle après, on retrouve la synthèse personnelle et paradoxale proposée par Blaise Pascal, qui combine d’une manière unique et prodigieuse le mathématicien, le physicien, l’inventeur, le philosophe, le moraliste et le théologien catholique de Port-Royal. Les Pensées de Pascal introduisent la notion d’ordre comme « un ensemble homogène et autonome, régi par des lois, se rangeant à un certain modèle » (Jean Mesnard). Les trois ordres identifiés par Pascal sont l’ordre du corps, l’ordre de la raison et l’ordre du cœur ou de la charité. Au-delà de la perspective évidemment moderne d’un monde régi par des lois déchiffrables ou non, accessibles ou non à la connaissance humaine, Pascal propose une série de distinctions et tensions subtiles entre foi et raison, mystère et connaissance.

Le temps consacré à ce discours ne me permettrait pas de rendre justice à la pléiade de penseurs fondateurs que la France a donnée à notre modernité européenne. La question qu’il faut se poser se transforme alors dans une interrogation plus générale visant les déterminations possibles de l’éblouissante pérennité de ces penseurs paradigmatiques. Au delà de l’audace philosophique, ces auteurs partagent un crédo universel qui a servi comme source d’inspiration pour la modernité européenne : définir, avant tout, « l’honnête homme » comme l’appelait Pascal et lui rendre le rôle qu’il mérite dans l’architecture de l’avenir :

« Il faut qu’on n’en puisse dire ni ‘Il est mathématicien’, ni ‘prédicateur’, ni ‘éloquent’, mais ‘Il est honnête homme.’ Cette qualité universelle me plaît seule. » (Pascal, Pensées, Br. 34).

L’idéal de l’honnête homme est logé au plus profond de l’œuvre pascalienne. Longtemps projetées tantôt sur une toile de fond romantique, où l’on voyait Pascal retiré du commerce des gens, tantôt sur le lit de Procuste naturaliste de la maladie physique et morale, les Pensées ont été mal lues et mal comprises. L’honnête homme de Pascal n’a pas à quitter le monde pour découvrir l’universel. Il figure, dans un concept unique, sociabilité et virtualité intérieure, travail sur soi et création commune.

A ce moment de mon existence, je réfléchis beaucoup sur l’idéal de l’honnête homme, tel que la société du XVIIe siècle a réussi à le proposer et tel que Blaise Pascal l’a retravaillé dans ses Pensées. Ce grand spirituel français, pour lequel « il n’y a[vait] que la religion chrétienne qui rende l’homme aimable et heureux ensemble » (Br. 542), fait une place de choix à l’honnêteté, qui devenait chez lui une première étape de conversion, de la pratique savante des mathématiques et des recherches en physique à l’ouverture des sciences humaines, et qui sera suivie d’une autre conversion, bien plus célèbre. Pascal était peut-être à la recherche d’une condition dont on ne sait pas justement « combien elle est sociale, combien elle est d’homme ». En lisant ses Pensées, on a le sentiment que cette « pratique d’honnêteté » ressemble étrangement, non à l’idéal de la politesse mondaine, mais à une ascèse à valeur spirituelle. L’honnêteté était, sans doute, ce que le temps proposait de mieux à Pascal, la vertu dans le monde, l’accomplissement de la condition naturelle de l’homme.

Est-ce que dans cette altérité de l’homme à lui-même, dans le refus de subordonner l’individu à une étiquette quelconque, n’y a-t-il pas un individualisme exacerbé ? Je ne le crois pas. Ce qu’il importe de sauver, c’est le sens spirituel de l’impossibilité de dire ce qu’est la personne. Le terme d’honnête homme vient alors combler ce besoin de désigner l’excellence de la personne, sans la rabattre sur l’une de ses qualités. Ce qu’il faut pour Pascal, c’est que la personne ne donne point prise à l’observation pressée, qu’elle ne soit pas faite uniquement d’apparences :

« Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, écrit Pascal, c’est mauvais signe ; je voudrais qu’on ne s’aperçut d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user (rien de trop), de peur qu’une qualité ne l’emporte et ne fasse baptiser » (Br. 34).

On mesure le sens de ce refus de toute étiquette appliquée à l’homme. Comme chez tous les spirituels, il marque une dialectique de l’affirmation de la personne et de la recherche de l’impersonnel. Alphonse Dupront, le grand historien français et fondateur de l’Institut Français de Bucarest, trouvait une belle formule, pour éclairer la démarche de Pascal : « Sa formule est tout paradoxe, notait-il, —: disparaître, pour mieux être ». Cet exercice d’humilité n’a donc rien d’une doctrine, elle est faite « d’exemple et non pas de préceptes ».

Dès lors, il n’y a qu’une prescription pour la formation de l’honnête homme, et Dupront l’exprime dans une formule lapidaire : « faire vivre en soi l’universel ». A notre époque, c’est surtout de cette qualité universelle qu’il faut se rappeler, confrontés comme nous le sommes aux radicalismes de toute sorte, exhibés dans un espace public miné par la crainte, le repli sur soi et par la remontée menaçante de l’intolérance.

A travers ses premiers penseurs modernes, la France nous a transmis des exemples durables de vertus philosophiques et politiques : l’esprit critique, le courage de la réflexion personnelle et l’examen rationnel appliqué aux idées reçues. C’est un rappel opportun de notre responsabilité civique pour la santé de nos sociétés. Car cette santé dépend de la capacité de chacune et de chacun d’entre nous de surmonter la pensée captive aux conformismes de groupe – qui est le terrain où gement tous les populismes. Ce devoir de la sagacité personnelle dans la compréhension du monde est l’une des traditions les plus précieuses du début de la France moderne. C’est une tradition qui mérite d’être cultivée de nos jours, car elle sert d’antidote contre d’anciens et de nouveaux dangers.

Categorii: Discursuri

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